RUBRIQUE DIASPORA- LES VISAGES DE L’EMIGRATION KEN NDIAYE, SENEGALAIS DE BRUXELLES

AIT NEUF VIES

Théodora SY SAMBOU
Ken Ndiaye est un monsieur insaisissable et toujours à saute-moutons entre les projets. La naissance à Sédhiou, les études à Dakar, les cours de danse improvisés ou l’université, entre le journalisme et l’anthropologie. Ses mille et une pérégrinations, et la Belgique où il a pris racine, même s’il trouve tous les ans le temps de faire un tour au Sénégal. A Bruxelles où il vit depuis plus de 30 ans, Ken Ndiaye est conseiller communal pour le parti Ecolo. Il travaille aussi pour le Musée royal de l’Afrique centrale, et son restaurant «culturel» est une institution où l’on refait le monde. 
Si on lui avait laissé le choix, Ken Ndiaye serait devenu médecin. Il aurait enfilé la blouse blanche, il aurait arpenté les couloirs d’un hôpital ici ou là. Sans doute aurait-il sauvé des vies. Mais que ne ferait-on avec des si ?! Au lieu de cela, l’homme s’est offert le luxe d’en brûler plusieurs à la fois, peut-être «neuf comme les chats».
Lorsqu’il décroche son baccalauréat, ce n’est qu’un jeune homme de 18 ans qui a la bosse des sciences. Avec une mention Assez Bien en poche, il est convaincu d’avoir le choix. Si seulement il savait ! Car à ce moment-là, le Président Léopold Sédar Senghor, alors à la tête de l’Etat, souhaite remplacer les assistants techniques-des étrangers pour la plupart- qui enseignaient jusque-là les disciplines scientifiques. Le calcul de Senghor est assez simple : «il faut former des étudiants qui prendront la place des Français. Pour les tenir, il leur fait signer des contrats : une bourse mensuelle de 20000 F. CFA contre 20 ans dans l’enseignement». Mais Ken Ndiaye n’aime pas beaucoup l’odeur de la craie.
Un jour, il sort de chez lui à Rebeuss, longe la Corniche…Et voilà qu’il passe devant l’Ecole Mudra-Afrique, où l’on enseigne la chorégraphie. A l’époque, «l’établissement se trouve tout près de la Cour de Cassation» et une annonce attire son regard : on recrute ! Il pousse la porte, «presque sans conviction». Le casting de départ compte 300 candidats que le jury soumet à des exercices de danse, de théâtre etc. Ken Ndiaye se présente avec décontraction. Lui qui était venu un peu par hasard, empruntant une ruelle après l’autre, se retrouve parmi les 12 candidats que retient le jury. On lui dit en substance qu’il n’est «pas très doué », qu’il ne connaît «peut-être pas grand-chose à la danse», mais qu’il a…«quelque chose». Pour le jeune homme qui se cherche, c’est un défi, et peu importe s’il ne gagne que 30000 F. CFA. C’est nouveau, et cela suffit.
18 septembre 1982
Au bout de trois ans, le bon dossier qu’il a entre les mains lui ouvre les portes de l’Institut National Supérieur des Arts du Spectacle et des Techniques de Diffusion (Insas). Si l’école est installée à Bruxelles en Belgique, «elle cherche surtout à s’ouvrir, à s’enrichir de sa diversité», avec des personnes comme Ken justement. 
Lui ne souhaite plus vraiment être sur scène. Ce qu’il veut, c’est concevoir, imaginer…Ken fait mille et une choses en même temps : il étudie à Bruxelles, travaille à Anvers, au nord de la Belgique, et s’amuse aussi à enseigner la danse dans des écoles et auprès d’amateurs. Et cette vie-là lui correspond parfaitement. Il voyage aussi : la Russie, les Caraïbes et Amsterdam où il s’établit quelque temps.
De ses nombreuses pérégrinations, Ken garde un souvenir impérissable. Le premier jour où ses valises se posèrent à Bruxelles, «c’était le 18 septembre 1982», un premier pas qui avait le goût de l’aventure. La ville qu’il découvre n’est pas très accueillante : pas plus de 12% d’étrangers par commune, c’est «le seuil de tolérance». Pour un militant anti-apartheid comme lui, c’est un scandale, et c’est grâce à la bienveillance d’un certain Maurice Béjart, célèbre chorégraphe et cofondateur, avec Germaine Acogny, de Mudra-Afrique, qu’il obtient son titre de séjour.
Ken Ndiaye ne reste pourtant que deux ans à l’Insas. Comme s’il avait la bougeotte, il s’inscrit à l’Université Libre de Bruxelles (Ulb), où il commence par étudier le journalisme puis l’anthropologie, un peu sur un coup de tête. Avec les autres étudiants sénégalais, il parle du pays et ensemble ils se plaignent parfois de leurs «familles étouffantes». Autant dire que leurs rencontres sont des exutoires. Dès sa dernière année d’études, on le recrute comme chercheur en anthropologie médicale.
Mais il faut dire que Ken Ndiaye n’a pas du tout renoncé au monde des arts, même s’il a parfois l’impression de mener deux ou trois vies, sinon plus, et d’être incapable de faire autrement. « L’essentiel comme il dit, c’est de savoir jongler et de trouver un certain équilibre». Entre-temps, il quitte l’Ulb et monte, avec Mamady Keïta, «un percussionniste qui vit aux Etats-Unis et qui a lancé la mode du djembé, un groupe qui se fait appeler le  Sewa Kan». Leurs tournées les mènent au Japon, aux Etats-Unis aussi.
L’Horloge du Sud
En 1997, Ken Ndiaye crée l’Horloge du Sud, sans doute le plus sénégalais des restaurants bruxellois, installé à Matongé, le quartier africain de la capitale belge. Plus qu’un restaurant, c’est une institution. Au départ, «l’aspect gastronomique n’est d’ailleurs qu’un prétexte».
Son idée à lui, c’était de faire à la fois dans le social, et que son local serve de vitrine aux cultures africaines de Bruxelles, que l’on puisse s’y retrouver d’où que l’on vienne, et que le côté chaleureux des lieux fasse oublier la grisaille du dehors. Ken Ndiaye souhaite aussi que tous ceux qui viennent chez lui «se sentent libres de refaire le monde».
Sa conviction, c’est qu’il faut « s’impliquer dans la chose publique », et que «les associations sénégalaises ne devraient pas se contenter de rapatrier des cadavres. C’est une bonne chose, mais cela ne suffit pas. Il faudrait encadrer les gens, leur apprendre à devenir citoyens». Il regrette d’ailleurs que certains Sénégalais poussent la négligence jusqu’à tout ignorer de ce qui se passe dans leurs pays d’accueil. « En période électorale par exemple, ils ne savent même pas pour lequel des candidats ils voteront, et se montrent complètement déconnectés.»
C’est ici en Belgique, et pas ailleurs, que tout se joue affirme Ken Ndiaye, parce que « c’est ici que nous autres avons nos intérêts concrets. Nous nous plaignons de discriminations, mais nous ne faisons pas d’efforts ne serait-ce que pour être reconnus ».
Quand on lui demande si lui, Ken Ndiaye se sent plus sénégalais que belge, ou l’inverse, il répond qu’il se sent un peu les deux, même si sa « vie en Belgique a forcément pris le dessus sur (sa) vie au Sénégal ». Et que dans sa « vie de tous les jours, il est forcément plus belge que sénégalais, qu’ (il) le veuille ou non ». Même s’il dit aussi que «il est toujours un peu trop étriqué que de parler de nationalité ».

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